Toutes ces années à l’étranger n’ont rien changé à la donne. Je me suis imaginé avoir passé dix ans en Tasmanie, de préférence dix années les plus ennuyeuses qui soient afin de ne jamais les regretter et d’éprouver le temps qui passe. Vieille affaire. Éternelle, me dites-vous ? Soit.
Il me faudra, la prochaine fois, aller plus loin encore pour donner le temps au monde de faire sa révolution.
Je me décidai d’aller voir mon frère. Je serai curieux de savoir s’il est casé, Maurice, comme le répétaient nos parents à part eux, à l’envi, aux amis autour d’un apéritif, aux voisins par-dessus la palissade, aux inconnus dans le tramway, inquiétude qui nous revenait aux oreilles, d’abord aux miennes car celles de Maurice, bien que florissantes, ne s’occupaient alors que de musique.
Maurice n’habite plus boulevard de la Liberté. Je parie pour celui de l’Égalité. Je connais Maurice. Là, on m’indique qu’ils avaient déménagé (pluriel) boulevard de la Fraternité. Cette invite est de bon augure.
J’ai fait tous les numéros, dans le désordre, je ne suis pas si pressé qu’il faille se soumettre à la dictature arithmétique. Je suis repassé plusieurs fois par les mêmes, car ma mémoire est pour partie restée en Tasmanie, à l’aéroport international d’Hobart, quand il s’est agi de payer un supplément de bagages.
Le boulevard n’était bordé que d’immeubles de faible hauteur, excepté un. Maurice avait choisi d’être original. J’aurais dû m’en douter. La piété familiale se mesure au nombre d’étages sans ascenseur. J’aurais pu les maudire, je les bénis en fin de compte. J’apprécie le sentiment de s’élever. Mon mal de jambe, une espèce de poignard dans les mollets qui me transperça entre les deuxième et troisième étage, me fortifia dans ma démarche. Ces dix ans de Tasmanie m’avaient profité.
La longueur de l’ascension aurait dû me permettre d’échafauder un plan, comme une marche qui succède à une autre pour former un escalier. J’ai compté ces mêmes marches, cent quarante-quatre, et me trouve pris au dépourvu au moment de frapper à la porte, jusqu’à ce que je me souvienne de notre code surgi des profondeurs des âges malgré dix ans de Tasmanie. Je toque donc sur le rythme du thème de la 5e symphonie de Beethoven, bienheureux que ce soit précisément celui-là, n’en sachant d’autres.
Ces retrouvailles se présentent bien. Je n’ai pas le temps de m’interroger si je faisais chou blanc que la porte s’ouvre, une porte bien graissée qui permet à Maurice d’apparaître devant moi, irréel. Il en fit une drôle de tête en dévisageant son cher frangin qu’il croyait perdu dans une constellation disparue, voire pas encore annoncée.
Avant que Maurice sorte de sa sidération, une voix m’invite à entrer, une voix bien timbrée qui prononce Alain en appuyant sur le A. Elle se présente, Léa, en appuyant sur le a et en me bisant la joue. Je me félicite d’avoir soigné mon rasage mieux qu’à l'accoutumer.
La pièce est claire, sous les combles, un intérieur d’artiste, un nid d’amour. Léa est toute réjouie. Un léger incarnat marque ses pommettes. La taille fine, les seins petits, de longs cheveux de geai s’évadant en cascade d’un bandeau étoilé, un long nez bosselé par un orfèvre, et bien que j’aie lu quelque part que ce genre de description était de la sous-littérature, je suis incapable de me rapprocher davantage d’un bon portrait. Une autre façon serait de dire que Maurice a de la chance. Peut-on dire pour autant qu’il est casé ?
Léa me propose son fauteuil. Je l’accepte sans manières. Un chat, tout noir à l’exception de ses extrémités comme s’il avait trempé ses pattes et son museau dans du lait à sa naissance, l’avait investi entre-temps. Il m’accepte sans manières. Maurice est ailleurs, je l’avais oublié, j’avais oublié l’objet de ma visite. Il n’a jamais été causant, soit-disant pour faire la balance avec moi. Mon chapeau, soumis dans ses mains à un mouvement circulaire, en est la victime, à en perdre la tête. S’il savait que je ne suis plus aussi causant après dix ans de Tasmanie.
Le chat comble ce vide de tout un assortiment de ronrons. Léa, délicieux amphitryon, me propose de prendre quelque chose, sous-entendu à boire, je présume. Je lui réponds que je prendrais comme Maurice, ayant toujours répondu en petit frère que je faisais comme mon grand frère. C’est comme ça que je me suis retrouvé à boire du chocolat chaud, comme un gamin. J’ai juste trempé les lèvres. Nous avons bien ri.
Léa m’apporta bientôt quelque chose de plus corsé. Faute de pouvoir décoincer Maurice — je penche pour une querelle de couple auquel cas ma visite leur proposerait une trêve providentielle — je m’étais plongé dans la lecture du roman que Léa, de toute évidence, était en train de lire.
« Si je savais seulement quelqu’un à qui emprunter, pensait-il. Mon frère Klaus ? Ce serait manquer à l’honneur ; j’aurais l’argent, mais aussi la tristesse et les réprimandes à voix douce. Il y a des gens qui pensent d’une façon trop belle pour qu’on puisse leur demander de l’argent ? Si je connaissais quelqu’un dont l’estime me serait un peu égale. Non, personne. »
J’ai lu à haute voix. C’est un vieux truc qui marche à tous les coups, leur ai-je dit, pour briller en société, de prendre au hasard un passage d’un livre, la Bible, Bibi Fricotin ou les recettes de la mère Poulard, qui, comme par hasard décrirait la situation présente.
L’auteur se nomme Walser. Léa me reprend car j’ai prononcé Oualsère et non Valsère, en appuyant sur le a. Il me fait l’effet d’être un peu dingue dans son genre, un doux dingue comme on dit. Elle me le confirma. Je n’en ai jamais rencontré de pareils en Tasmanie. Là-bas, dis-je à Léa, et à Maurice toujours sur son rocher, les dingues de cette espèce se font dézinguer en cinq sec. Maurice aussi ne résisterait pas longtemps non plus. Je préfère garder cette réflexion pour moi. Je ris pour la masquer, tout en félicitant Léa pour ses lumières.
Le chat loue mes épaules et mes genoux en me payant de ronrons toujours plus passionnés. Cette atmosphère aurait tendance à me faire oublier que je venais vérifier l’existence de mon frère et, à travers lui, de la mienne propre. À moins qu’il ne soit cette pierre noyée dans l’ombre, je ne suis pas convaincu. S’il est cette pierre, que suis-je moi-même, aujourd’hui, au retour de dix ans de Tasmanie ?
Tout en les remerciant de leur accueil munificent, pas moins, je prétexte d’un agenda chargé pour prendre congé.
Je n’ai pas compris comment je me suis retrouvé à la tête d’un semblant de fortune en billets de cent balles sans passer par le casino. C’est au moment de régler le taxi, à l’aéroport, que j’en saisis la portée. Buenos Aires est annoncé. Une correspondance pour San Carlos de Bariloche ne fait aucun doute.
« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
Saul Steinberg
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11.3.11
Un récit de voyage ne déparerait pas dans le paysage
Alain ne serait pas allé bien loin avec l’argent du loyer.
Alain prit un taxi pour l’aéroport mais il ne s’envola pas pour autant vers les antipodes.
Il profita du surprenant mutisme du chauffeur pour s’adresser à lui-même en marmottant.
« Eh bien quoi d’abord je ne lui ai rien demandé. »
« De toute façon je ne m’attendais à rien de bien mirobolant. »
« Il y a longtemps que je ne me fais plus aucune illusion sur la générosité de mon frère. »
« La mesquinerie de sa vie n’a d’égale que le charme de sa femme. »
« Je me demande bien comment il a pu se dégoter une jolie petite femme comme ça. »
« Comment cet éternel nigaud pourrait-il bien comprendre un type comme moi qui voit les choses en grand. »
Il lui suffit de se mêler à un groupe en provenance de Sydney ou de Buenos Aires pour croire qu’il revient de Sydney ou de Buenos Aires, et même d’Hobart ou de San Carlos de Bariloche. Il se met au diapason. Il est épuisé dès qu’il voit les premières poches sous les yeux du premier voyageur hirsute traînant sa valise à roulettes qui lui fracasse les oreilles, suivi d’un chœur dont le vacarme du canon épouvanterait une armée de sourds.
Alain ne parvient jamais à dormir en avion car il aime éprouver la longueur d’un voyage, sans quoi autant rester chez soi et aller chaque matin chercher sa baguette fantaisie (la seule fantaisie qu’il se permettrait) chez son boulanger où la boulangère est gentille et moche.
Il était coincé entre un Australien XXXL et une jeune Canaque aux cheveux ébouriffés qui aurait dû lui valoir, comme pour l’Australien chaussant du 53, de payer double place. Ainsi Alain, en négociant malin, aurait voyagé gratuitement. Ainsi l’argent du loyer aurait suffi. Ainsi Alain aurait pu profiter du duty free. Ainsi Alain aurait offert un parfum Hermès à sa voisine canaque pour la remercier de son hébergement et ainsi l’affaire eût été dans le sac.
Alain est un seigneur quand il parcourt les sémillantes galeries duty free. Son nez indique son expertise à toutes les vendeuses qui n’osent pas rire de ses blagues de peur que ne s’effondre leur visage trade mark.
Alain a choisi un parfum Hermès. Alain sait être reconnaissant envers son haut protecteur.
Le chauffeur de taxi lui dit qu’il a bien de la chance d’avoir une petite femme qui a la classe pour mériter un parfum de chez Hermès.
Alain, oubliant un instant sa posture aristocratique, se fait déposer à un arrêt de bus.
À cet arrêt de bus attendait Maurice.
Alain prit un taxi pour l’aéroport mais il ne s’envola pas pour autant vers les antipodes.
Il profita du surprenant mutisme du chauffeur pour s’adresser à lui-même en marmottant.
« Eh bien quoi d’abord je ne lui ai rien demandé. »
« De toute façon je ne m’attendais à rien de bien mirobolant. »
« Il y a longtemps que je ne me fais plus aucune illusion sur la générosité de mon frère. »
« La mesquinerie de sa vie n’a d’égale que le charme de sa femme. »
« Je me demande bien comment il a pu se dégoter une jolie petite femme comme ça. »
« Comment cet éternel nigaud pourrait-il bien comprendre un type comme moi qui voit les choses en grand. »
Il lui suffit de se mêler à un groupe en provenance de Sydney ou de Buenos Aires pour croire qu’il revient de Sydney ou de Buenos Aires, et même d’Hobart ou de San Carlos de Bariloche. Il se met au diapason. Il est épuisé dès qu’il voit les premières poches sous les yeux du premier voyageur hirsute traînant sa valise à roulettes qui lui fracasse les oreilles, suivi d’un chœur dont le vacarme du canon épouvanterait une armée de sourds.
Alain ne parvient jamais à dormir en avion car il aime éprouver la longueur d’un voyage, sans quoi autant rester chez soi et aller chaque matin chercher sa baguette fantaisie (la seule fantaisie qu’il se permettrait) chez son boulanger où la boulangère est gentille et moche.
Il était coincé entre un Australien XXXL et une jeune Canaque aux cheveux ébouriffés qui aurait dû lui valoir, comme pour l’Australien chaussant du 53, de payer double place. Ainsi Alain, en négociant malin, aurait voyagé gratuitement. Ainsi l’argent du loyer aurait suffi. Ainsi Alain aurait pu profiter du duty free. Ainsi Alain aurait offert un parfum Hermès à sa voisine canaque pour la remercier de son hébergement et ainsi l’affaire eût été dans le sac.
Alain est un seigneur quand il parcourt les sémillantes galeries duty free. Son nez indique son expertise à toutes les vendeuses qui n’osent pas rire de ses blagues de peur que ne s’effondre leur visage trade mark.
Alain a choisi un parfum Hermès. Alain sait être reconnaissant envers son haut protecteur.
Le chauffeur de taxi lui dit qu’il a bien de la chance d’avoir une petite femme qui a la classe pour mériter un parfum de chez Hermès.
Alain, oubliant un instant sa posture aristocratique, se fait déposer à un arrêt de bus.
À cet arrêt de bus attendait Maurice.
Le prodigieux retour de la Tasmanie
— « Mais le lendemain matin, lorsque le premier coude de la rivière eut caché derrière moi les maisons de Patusan, toute la réalité de ces faits, avec leur couleur, leur dessin et leur signification, me sortit des yeux, comme on sort d’un tableau que l’imagination jeta sur une toile, et auquel on tourne une dernière fois le dos, après une longue contemplation. Il reste imprimé dans la mémoire, avec toute sa fraîcheur, avec sa vie figée sous une lumière immuable. Ce petit coin de terre nourrissait des ambitions, des terreurs, de la haine, des espoirs, et le souvenir de tout cela demeure intact dans mon esprit, avec une égale intensité, avec une sorte d’expression fixée pour retourner vers le monde, où les choses se meuvent, où les hommes changent, où la lumière palpite, où le flot clair de la vie coule indifféremment sur de la vase ou des cailloux. »
Maurice, comme souvent quand Léa lit, la regarde lire.
— Je ne sais pas pourquoi, Maurice, mais ça me fait penser à ton frère Alain, murmura Léa.
Quand Léa lit à haute voix, à l’intention de Maurice et de son entendement, croit-elle, il écoute la musique de la voix avant d’en entendre le texte.
Là, il se trouve en terrain familier.
— Ça me fait penser à mon frère Alain, dit Maurice, et je sais pourquoi.
— Dis-moi…
— Lord Jim je parie ? Il a lu et relu Conrad qu’il m’en a dégoûté.
— Tu crois vraiment qu’il est allé en Tasmanie ?
— Conrad ?
— Ne sois pas bête, Maurice.
— Pas plus que ça.
— Alors ?
— Il invente ces histoires pour me faire enrager.
Léa est chiffonnée.
En distinguant ce passage de Lord Jim à l’usage de Maurice, Léa pensait surtout à le comparer avec celui de Sebald, mais, par quelque espièglerie, son raisonnement a tourné court en convoquant Alain sans délai.
— En quoi la Tasmanie t’indispose ?
— Tu ne sais pas ?
— Je ne suis pas très calée en géographie, tu sais bien, je ne distingue pas la Tasmanie de la Patagonie.
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Eh bien, saurais-tu par hasard où est né Errol Flynn ?
— En effet, ce serait bien par hasard, Maurice… je ne sais même pas où tu es né, toi !
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Il est né à Hobart, capitale…
— De la Tasmanie, pardi !
Maurice, comme souvent quand Léa lit, la regarde lire.
— Je ne sais pas pourquoi, Maurice, mais ça me fait penser à ton frère Alain, murmura Léa.
Quand Léa lit à haute voix, à l’intention de Maurice et de son entendement, croit-elle, il écoute la musique de la voix avant d’en entendre le texte.
Là, il se trouve en terrain familier.
— Ça me fait penser à mon frère Alain, dit Maurice, et je sais pourquoi.
— Dis-moi…
— Lord Jim je parie ? Il a lu et relu Conrad qu’il m’en a dégoûté.
— Tu crois vraiment qu’il est allé en Tasmanie ?
— Conrad ?
— Ne sois pas bête, Maurice.
— Pas plus que ça.
— Alors ?
— Il invente ces histoires pour me faire enrager.
Léa est chiffonnée.
En distinguant ce passage de Lord Jim à l’usage de Maurice, Léa pensait surtout à le comparer avec celui de Sebald, mais, par quelque espièglerie, son raisonnement a tourné court en convoquant Alain sans délai.
— En quoi la Tasmanie t’indispose ?
— Tu ne sais pas ?
— Je ne suis pas très calée en géographie, tu sais bien, je ne distingue pas la Tasmanie de la Patagonie.
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Eh bien, saurais-tu par hasard où est né Errol Flynn ?
— En effet, ce serait bien par hasard, Maurice… je ne sais même pas où tu es né, toi !
— Eh bien Léa…
— Eh bien ?
— Il est né à Hobart, capitale…
— De la Tasmanie, pardi !
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