« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11

La fidélité de Léa et les scrupules de Maurice

Léa n’est pas fidèle — mais les livres sont-ils jaloux ? Parfois, au contraire, croyant passer du coq à l’âne, guidée par le hasard — un hasard tempéré par certaine proximité d’étagère — elle passe du coq… au coq ! En l’occurrence, à peine vient-elle de laisser Tristram reposer à l’orée du tome III, après que Sterne prit congé (d’elle), et, d’ici douze mois, jour pour jour, (à moins que cette affreuse toux me tue dans l’intervalle), lui écrit-il, je reviendrai à point nommé vous tirer par la barbe ou autre gracieuse pilosité, et conterai au monde une histoire à laquelle vous ne songez guère, en sorte qu’elle tomba sur cet épisode tout à fait cocasse de Cocorico.
— « Je me sentis d’une humeur parfaite toute la matinée. Le créancier survint vers onze heures. J’enjoignis au garçon, Jake, de le faire monter. Je lisais Tristram Shandy, autant dire que je ne pouvais pas descendre. Cette canaille maigrichonne (un fermier maigrichon, je vous demande un peu !) fit son entrée et me trouva affalé dans un fauteuil, les pieds sur la table, une seconde bouteille de stout à portée de main et le livre ouvert sous les yeux.
— Prenez donc place, lui dis-je. Je finis ce chapitre et je suis à vous. Belle matinée. Ha, ha !… Je tombe sur un épisode tout à fait cocasse où il est question de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon ! Ha, ha, ha ! Laissez-moi vous le lire.
— Je n’ai pas le temps, j’ai mon travail de midi à faire.
— Au diable avec votre travail ! Et ne salissez pas le parquet avec votre vieux tabac ou je vous mets à la porte.
— Monsieur !
— Laissez-moi vous lire le passage à propos de la veuve Tampon. Voilà ce qu’elle dit…
— Voici ma facture, Monsieur !
— Parfait. Faites-en une papillote, vous serez aimable ; c’est à peu près l’heure à laquelle je commence à fumer (…) »
Léa rit.
Elle ne put poursuivre à voix haute. Sitôt après la nouvelle cocoricante de Melville, elle se projettera vers les amours promises — et improbables — de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon.


Maurice pensa aux créanciers plus qu’à la cocasserie, et encore plus qu’au prodige littéraire de cette rencontre inopinée entre deux lectures, il repensa à cette histoire de loyer, aux vieux mécomptes avec son frère Alain, et, in fine, à ses scrupules de vivre aux crochets de Léa. Il n’entendit pas la suite où le créancier se retrouva ligoté la facture entre les dents et dut s’enfuir sous un feu nourri de pommes de terre pourries. Ça l’eût ravigoté.

Ressemblances acrobatiques

— Tu te rappelles Maurice que Sara nous invite au cinéma ce soir ?
Maurice pense : « Quoi voir ? » ou plus précisément : « Quoi voir qui vaille la peine ? ».
Depuis qu’il a commencé l’écriture de son scénario, il n’est plus retourné au cinéma. Depuis qu’il vit avec Léa, il l’a toujours laissée aller avec Sara.
Maurice et Léa ne sont jamais allés au cinéma tous les deux.
Cette fois-ci, dans la mesure où il se laisserait convaincre, ce ne sera encore pas tous les deux, mais il y aura un léger mieux.
Maurice ne sait pas qu’il y a un nouveau Robin des Bois à l’affiche.
Maurice ne sait pas que Sara ne les invite pas à voir le nouveau Robin des Bois puisqu’il ignore qu’il y a un nouveau Robin des Bois, et puisqu’il ne peut y avoir qu’un seul Robin des Bois.
— Ah, c’est ce soir ?
Ce soir-là est un samedi soir. Léa referme Tristram Shandy, glisse en marque page la photo d’un Robert Walser jouvenceau, laissant pour la semaine prochaine les amours promises — et improbables — de l’oncle Tobie et de la veuve Tampon.

Au cinéma, malgré une cinéphilie de jeunesse des plus ardentes, Maurice n’a jamais retrouvé les émotions des films d’explorateurs (mis à part Errol Flynn, classé hors catégorie) où il entraînait son petit frère Alain au cinéma Le Crystral.
Sara explique à Léa, et à Maurice qui n’écoute pas, que ce serait dommage — elle ajoute lamentable — de rater la ressortie en copie restaurée de L’Acrobate de Jean-Daniel Pollet.
Sara trouve que le personnage principal ressemble à Maurice. Léa ne trouve pas, pas du tout, à part les qualités de danseur, qui la valse, qui le tango. Elle est vexée.
— Ah oui c’est vrai, Maurice ressemble un peu plus à Errol Flynn, dit Sara qui ne sait pas toujours retenir sa langue, on ne la changera pas.