Alain est assis au pied de Joséphine de manière à éviter son regard quand Maurice est adossé à Léa pour mieux l’entendre lire. Ristourne est sorti se promener.
Alain n’est pas près de rire. Que le contempteur impénitent semble loin de ces rives. Craindrait-il de se faire réprimander par une image ? Avait-il envie de rire ou fut-il surpris de sa grossièreté quand il rit de ce rire dévastateur ridiculisant ce « dingue », le même qui, aujourd’hui, suscite une pareille harmonie ?
— « Robert raconte qu’il a emprunté à la bibliothèque de l’hospice Les Aventures de Roderick Random, roman maritime écrit il y a deux cents ans et dont l’action se joue aux Indes occidentales. Marié à une créole racée, son auteur, le médecin de bord écossais Tobias Smollett, traducteur de Gil Blas et de Don Quichotte, a été fortement influencé par Lesage et Cervantès ; mais son talent de conteur et son sens aigu de la caricature rendent la lecture du roman de Smollett tout à fait passionnante. À cet égard, Robert me fait observer que les livres de qualité moyenne lui procurent souvent autant de plaisir que les livres de première importance. Peut-être en allait-il de même pour la grande majorité des lecteurs. Peut-être que le lecteur moyen récusait instinctivement le génie : “Cela expliquerait que des talents d’importance mineure connaissent souvent plus rapidement le succès que les talents majeurs. L’inquiétude est dans la nature même du génie ; mais le peuple aime la quiétude.” »
Alain, entendant « créole racée », frissonna.
Maurice lui se souvient de cette « femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée ».
Léa ne s’occupe que de lire, sans lâcher le fil, avec la même résolution que Sheherazade.
« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
Saul Steinberg
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11.3.11
Les Bouquins de la Girafe
Chaque premier dimanche du mois, les bouquinistes occupent la place de la Girafe qui se voit gagner là une nouvelle étiquette, littéraire à souhait (entendez Les Bouquins de la Girafe), quand bien même la littérature, la vraie, y figure comme les cheveux sur la tête d’un chauve (selon une image dûment littéraire à défaut d’être de la vraie littérature). C’est là par exemple, et seulement là, que monsieur Roups, soucieux de s’impliquer dans la vie de quartier, y complète sa collection de livres comprenant « hôtel » dans le titre (le mois dernier il y dénicha Grand Hôtel de Vicky Baum).
Alain y a fait allusion lors de sa dernière visite à Joséphine — davantage qu’à son frère Maurice et sa belle-sœur Léa, quoiqu’il donna le change sur ce point, peut-être même, maintenant que nous le connaissons mieux, peut-on lui faire crédit de sa sincérité. Léa y a entraîné Maurice en arguant que ça les changera des jardineries pour une fois et puis, ajouta-t-elle, est-ce fondamentalement différent ?
Maurice n’engagea pas le débat qui aurait pu amener une controverse.
— « Le lecteur satisfait sa curiosité en suivant les aventures d’un héros qui a sa faveur ; dont il épouse la cause ; dont il partage les revers ; dont il déteste les persécuteurs. Ses passions s’excitent ; le contraste entre la vertu accablée et le vice triomphant lui apparaît plus insupportable et, chaque impression pesant d’un double poids sur son imagination, sa mémoire retiendra les scènes lues, son âme, les exemples proposés. Son attention n’est point lassée par une sèche énumération des personnages mais, au contraire, la variété des inventions l’amuse, cependant que les mouvements divers de la vie lui apparaissent dans leur conjoncture particulière, ouvrant un ample champ au caprice de sa réflexion. »
Alain brandissait Roderick Random avec le sentiment que le chemin vers Joséphine s’était soudain dégagé.
Alain y a fait allusion lors de sa dernière visite à Joséphine — davantage qu’à son frère Maurice et sa belle-sœur Léa, quoiqu’il donna le change sur ce point, peut-être même, maintenant que nous le connaissons mieux, peut-on lui faire crédit de sa sincérité. Léa y a entraîné Maurice en arguant que ça les changera des jardineries pour une fois et puis, ajouta-t-elle, est-ce fondamentalement différent ?
Maurice n’engagea pas le débat qui aurait pu amener une controverse.
— « Le lecteur satisfait sa curiosité en suivant les aventures d’un héros qui a sa faveur ; dont il épouse la cause ; dont il partage les revers ; dont il déteste les persécuteurs. Ses passions s’excitent ; le contraste entre la vertu accablée et le vice triomphant lui apparaît plus insupportable et, chaque impression pesant d’un double poids sur son imagination, sa mémoire retiendra les scènes lues, son âme, les exemples proposés. Son attention n’est point lassée par une sèche énumération des personnages mais, au contraire, la variété des inventions l’amuse, cependant que les mouvements divers de la vie lui apparaissent dans leur conjoncture particulière, ouvrant un ample champ au caprice de sa réflexion. »
Alain brandissait Roderick Random avec le sentiment que le chemin vers Joséphine s’était soudain dégagé.
Un côté fleur bleue
Alain est déçu. Il feint la désinvolture.
— Je l’ai lu jusqu’au bout pour savoir, on m’avait laissé entendre que c’était assez croustillant.
Monsieur Roups a vu Alain dévorer le livre la journée durant, oubliant le boire et le manger — et le raser.
— On aurait dit comme si vous êtiez amoureux, je vous jure.
— C’est mon côté fleur bleue, monsieur Roups, il m’arrive de le cultiver quand le cynisme m’ennuie. Je peux pousser le bouchon assez loin. Ah ! Si vous saviez…
Alain rit, pensant probablement à une de ses initiatives récentes.
— Ç’avait l’air passionnant quand même, ce bouquin ?
— Holà oui ! Les livres de qualité moyenne procurent souvent autant de plaisir que les livres de première importance.
Alain n’y a pas trouvé Joséphine. Pas une ligne sur cette créole racée dans les quatre cent trente-neuf pages. Jaloux, Tobias G. Smollett l’a gardée pour lui.
— Et puis, figurez-vous monsieur Roups que la situation se dénoue à Buenos Aires.
Alain paraît ému.
— Buenos Aires… Ça m’a rappelé de bons souvenirs, vous pensez bien.
— Je l’ai lu jusqu’au bout pour savoir, on m’avait laissé entendre que c’était assez croustillant.
Monsieur Roups a vu Alain dévorer le livre la journée durant, oubliant le boire et le manger — et le raser.
— On aurait dit comme si vous êtiez amoureux, je vous jure.
— C’est mon côté fleur bleue, monsieur Roups, il m’arrive de le cultiver quand le cynisme m’ennuie. Je peux pousser le bouchon assez loin. Ah ! Si vous saviez…
Alain rit, pensant probablement à une de ses initiatives récentes.
— Ç’avait l’air passionnant quand même, ce bouquin ?
— Holà oui ! Les livres de qualité moyenne procurent souvent autant de plaisir que les livres de première importance.
Alain n’y a pas trouvé Joséphine. Pas une ligne sur cette créole racée dans les quatre cent trente-neuf pages. Jaloux, Tobias G. Smollett l’a gardée pour lui.
— Et puis, figurez-vous monsieur Roups que la situation se dénoue à Buenos Aires.
Alain paraît ému.
— Buenos Aires… Ça m’a rappelé de bons souvenirs, vous pensez bien.
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