Maurice regarde par la fenêtre. Il pleut. Ristourne fait des palinodies de chat avant de sortir, ou pas. Une théorie de camions rouge et jaune rend au boulevard de la Fraternité un air enfantin et joyeux. Les klaxons ne sont pas tous d’accord avec cette appréciation.
Léa pioche dans Montaigne. Elle n’a jamais pu se décider à le lire. Pourtant, la rue perpendiculaire au coin du 87 porte son nom.
— Maurice, tu peux fermer la fenêtre s’il te plaît.
— C’est le chat, il ne sait pas se décider.
— Le chat a bon dos.
— Je t’assure Léa, dès qu’il aura opté pour un côté ou l’autre, je fermerai la fenêtre.
— C’est quoi tous ces klaxons ?
— Un cirque, enfin c’est à cause d’un cirque tout ce bazar que ça râle comme ça.
— Faut toujours qu’il y ait des rabats-joie.
— Il doit s’installer place de la Girafe.
— Sans doute Maurice.
— On entend même barrir les éléphants !
— Sans doute Maurice.
Maurice se tourne vers Léa pour vérifier son effet.
— Mais si bien sûr que je ris, Maurice, tu es si drôle.
— « En mes écrits mêmes, je ne retrouve pas toujours l’air de ma première imagination ; je ne sais pas ce que j’ai voulu dire, et m’échaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux. »
« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11
Des temps meilleurs (une pause)

Depuis le passage des éléphants, à moins que ce soit grâce à Montaigne, Maurice est plus serein. Songeur, mais serein. Serein et plus disponible (rassuré, curieusement ?). Léa le perçoit sans savoir à qui, de Montaigne ou des éléphants, il faudrait l’attribuer.
Ou à la conviction de la pluie ? Ou à l’indécision du chat ? Ou au rire de Léa ?
Parlers anciens, entendement moderne
— « Il n’est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car j’en reconnoy quasi trasse en moy, et ne pense qu’il y en aye au monde une autre si monstrueuse en défaillance. J’ay toutes les autres parties viles et communes. Mais en cette-là je pense estre singulier et très-rare, et digne de gaigner par là nom et reputation. »
Léa lit le français du XVIe siècle comme si elle le pratiquait au quotidien. Maurice l’entend mal bien qu’il fût un temps féru de parlers anciens (rappelons-nous son immersion dans l’occitan limousin du temps de Richard Cœur de Lion). Maurice l’entend mal mais il l’entend bien.
Léa lit le français du XVIe siècle comme si elle le pratiquait au quotidien. Maurice l’entend mal bien qu’il fût un temps féru de parlers anciens (rappelons-nous son immersion dans l’occitan limousin du temps de Richard Cœur de Lion). Maurice l’entend mal mais il l’entend bien.
Un chapitre à l’avance
— « On se prend de mon affection à ma mémoire ; et d’un defaut naturel, on en faict un defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse. Il ne se souvient point de ses amys. Il ne s’est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moy. Certes je puis aisémeent oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m’a donnée, je ne le fay pas. Qu’on se contente de ma misere, sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur. »
Léa revient sur Montaigne, elle le lit et le relit, le même chapitre, pour elle, pour Maurice, pour le garder en mémoire, c’est le moins qu’il propose — avec tact —, pour l’entendre comme il se doit — loin du toute vindicte — à force de le répéter, comme s’il contenait la clef en son sein.
Maurice ne se retient pas d’aller un chapitre au devant, où sa mémoire s’est surpassée.
— « Aussi voyons nous qu’au don d’eloquence les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dict, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prests ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps, selon l’advantage de ce qu’elles ont de plus beau… »
— Attends-moi Maurice, ne t’emballe pas trop, comme si tu allais tout oublier.
Léa revient sur Montaigne, elle le lit et le relit, le même chapitre, pour elle, pour Maurice, pour le garder en mémoire, c’est le moins qu’il propose — avec tact —, pour l’entendre comme il se doit — loin du toute vindicte — à force de le répéter, comme s’il contenait la clef en son sein.
Maurice ne se retient pas d’aller un chapitre au devant, où sa mémoire s’est surpassée.
— « Aussi voyons nous qu’au don d’eloquence les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dict, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prests ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élabouré et premedité. Comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps, selon l’advantage de ce qu’elles ont de plus beau… »
— Attends-moi Maurice, ne t’emballe pas trop, comme si tu allais tout oublier.
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