« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11

Une histoire aux couleurs défraîchies


Léa ne lit pas que les proses de Robert Walser, elle lit aussi celles, serpentines, de W. G. Sebald qui lui-même a écrit à propos de son grand aîné, son compère par leur goût immodéré pour les vagabondages, dont les photos de promeneur lui évoque irrésistiblement son grand-père qu’il croit avoir sous les yeux (l’étoffe dont est fait le costume trois-pièces de Walser, le col mou de la chemise, le nœud de cravate, les taches de vieillesse sur le dos des mains, la moustache poivre et sel bien taillée, la sérénité du regard), elle lit le samedi Léa, tout le samedi, car le dimanche elle et Maurice flânent dans les jardineries aux confins de la ville et la semaine elle travaille dans le discount et le tissu. Parfois, elle sort du silence sans que rien ne l’annonce et Maurice est captivé par ce qu’il entend.
— « La déception avait été extrême, écrit Beyle, quand quelques années auparavant, en rangeant de vieux papiers, il était tombé sur une gravure légendée Prospetto d’Ivrea et avait été contraint de s’avouer que l’image gardée dans sa mémoire d’une ville baignée dans la lueur du couchant n’était effectivement rien d’autre qu’une copie de cette gravure. Car une gravure a tôt fait d’occuper tout le champ du souvenir et l’on peut dire, ajoute-t-il, qu’elle finit par la détruire. » Maintenant Maurice a compris pourquoi Léa lui a lu ce passage de Stendhal cité par Sebald. Il s’agissait d’Alain et du souvenir gravé d’Alain pendant son exil en Tasmanie avant son retour tonitruant. Léa l’avait lu sans malice. Maurice se figea comme il devenait pierre à la première contrariété et Léa ne put rien pour l’entamer alors qu’elle faisait juste allusion à son séjour à Florence qui l’avait proprement estomaqué au point de se plaindre que ses souvenirs sur le vif fussent déjà oblitérés par les reproductions qu’il se reprochait de lui avoir rapportées pour se faire pardonner de l’avoir laissée seule. Il ne trouva rien de mieux que d’aller vérifier la thèse de Stendhal rapportées par Sebald comme si Maurice ne jurait que par lui-même. Il choisit Amsterdam. Il choisit Amsterdam pour La Ruelle de Vermeer. Il connaissait la reproduction depuis l’enfance. Elle ornait leur chambre depuis qu’Alain l’avait affichée sans lui demander son avis à la place du poster de Robin des bois. Elle était devenue toute bleue, comme était devenu bleue la tunique en technicolor d’Errol Flynn.

Au cou de la girafe

Mr Roups, « appelez-moi Irénée », proposa à Maurice et Léa, « et au charmant petit fauve », la chambre d’Alain « parti sous d’autres cieux », « solution hélas toute provisoire chers amis », son hôtel étant frappé d’alignement — « comme on couperait le cou à une girafe vieille de cent quatre-vingt quatre ans, vous imaginez un peu ça, c’est inhumain » leur dit-il en leur offrant un « cordial de son cru dont raffolait votre frère d’ailleurs ».
Léa a sauvé deux livres. Un voyage, d’abord…
— « Mais lorsque tout semble être révolu, lorsque le passé ne se rappelle rien qui soit encore, on reprend tout d’un coup conscience de ce qui nous est le plus proche, seulement tout le reste est passé comme une gigantesque expiration que l’on a essayée et endurée. Il serait inutile de chercher à dépister dans un nouveau grand soupir la vapeur que l’on a soufflée, cela ne fonctionne pas. »
Le son de la voix de Léa n’est pas le même ici qu’au 87 boulevard de la Fraternité. Maurice ne reconnaît pas Léa nimbée dans cet écho importun, indiscret. Néanmoins, il l’écoute mieux que jamais.
— « Tout est calculé avec précision et, à proprement parler, il n’arrive donc rien du tout : les choses ne font que se dérouler. Personne ne pourrait dire comment. Des épisodes en dents de scie se produisent selon des schémas immuables, tristement, mais sans plaintes. Ils atteignent une longueur infinie et se déroulent pourtant d’un seul coup, parce que c’est ainsi qu’on s’est exercé à les vivre. L’abolition du destin est un fait accompli dès que les instructions sont transmises. »