« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11

Cache-cache à la page

— « Un matin, à huit heures, un jeune homme était planté devant la porte d’une maison isolée, d’apparence cossue. Il pleuvait. “Pour un peu, je serais surpris d’avoir un parapluie”, pensa le jeune homme. Il faut dire que, dans son jeune temps, jamais il n’avait possédé de parapluie. L’une de ses mains pendant droit vers le sol tenant une valise marron, une valise très bon marché. L’homme, qui arrivait manifestement de voyage, avait sous les yeux une plaque émaillée où l’on pouvait lire : C. Tobler, Bureau d’Études. Il attendit encore un moment, comme pour réfléchir à quelque chose de certainement futile, puis il appuya sur le bouton de la sonnette électrique, et il survint une personne, visiblement une bonne, pour le faire entrer.
— Je suis le nouvel employé, dit Joseph. »

Léa joue avec Maurice. Maurice joue avec Léa. Jouent-ils au même jeu et si oui, est-ce selon les mêmes règles ?
Comme Maurice n’a pas dit à Léa qu’il cherchait du travail, Léa ne lui a pas dit qu’elle savait qu’il cherchait du travail.
Comme Maurice ne lui a pas dit non plus qu’il lisait les mêmes livres qu’elle, Léa ne lui a pas dit que désormais elle lui lisait à haute voix les extraits que précisément Maurice avait le chic de repérer pour composer un livre qui serait l’orgueil de la bibliothèque des livres qui n’ont pas été écrits.
Il n’est pas difficile pour Léa de réussir son tour de magie et de stupéfier Maurice. Le livre trahit Maurice qui a la fâcheuse manie de retourner le livre ouvert « à la page » en appuyant dessus, si bien qu’une fois refermé, il garde l’empreinte de sa dernière visite. Il suffit de l’ouvrir.
Il n’est pas facile pour Maurice de s’empêcher de bourdonner à l’unisson des textes qu’il connaît par cœur, les ayant répétés toute la journée pendant que Léa peaufine le facing chez Pridami et brasse les étoffes chez Multi-Tissus.
Jusqu’ici, quand Léa rompait le silence de sa lecture, un silence seulement accompagné par le ronron de Ristourne, c’était, qu’elle le veuille ou non, pour dire quelque chose à Maurice par l’entremise du morceau choisi qui prenait la parole, pour ainsi dire.
Désormais le jeu est autrement plus complexe, à l’image d’un jeu de masques.

Ce samedi-là, au 87 boulevard de la Fraternité, on lut Le Commis de Robert Walser de bout en bout, chacun son tour dès lors que Maurice enchaîna :
— « C’est ainsi qu’il s’appelait. Qu’il entre donc, lui dit la bonne, et qu’il descende au bureau. Elle lui indiqua le chemin. Monsieur n’allait plus tarder. (…) »

L’embarras du choix

La boîte d’intérim a appelé.
Maurice n’a rien compris — déjà quand le téléphone a sonné, car il sonne si peu que Maurice et Léa en oublient qu’ils ont le téléphone, ensuite des propos de la personne (une voix si haut perchée, une articulation qui omet toute liaison) que Maurice se garda de faire répéter. Il retint tout de même « demain 8 heures ». Il dit « d’accord ». On raccrocha (bip !).

Léa : — « Dans la vie de certains commerçants, le téléphone joue un grand rôle. Les coups de force commerciaux exigent en général d’être enclenchés par téléphone. »

Marchand des quatre-saisons, vendeur de vélos, mégissier, professeur de tango ?
Commis chez un monsieur Tobler ? Copiste dans un bureau de Wall Street ? Trader ?

Maurice : — « La simple idée de pouvoir téléphoner le lendemain matin à ce M. Fischer fit renaître des espoirs aux deux hommes, ceux de Tobler et ceux de Joseph. Était-ce possible que l’affaire capote, quand on disposait de tels instruments ? »

Lecture à l’unisson

— « Au bout d’une heure environ, elle dit qu’elle avait envie de lire un peu le livre que le commis lui avait rapporté du village le jour même. La partie fut interrompue, la femme se mit à lire, tandis que Joseph qui n’avait pas envie de prendre un journal ou un livre, s’asseyait sur le lit de repos et commençait à regardait la femme en train de lire. Elle paraissait complètement plongée dans l’histoire que racontait le livre. D’une main, de temps à autre, elle caressait soigneusement un front qui semblait très pensif, tandis que ses lèvres se mettaient à bouger en silence, mais nerveusement, comme si elles avaient quelque commentaire à faire sur les événements de ce livre. À un certain moment, elle poussa même un soupir discret, mais anxieux, et l’on entendit nettement sa poitrine haleter. Quel spectacle silencieux et étrange ! Joseph s’absorbait de plus en plus dans la contemplation de la lectrice et il avait l’impression de lire, lui aussi, dans un grand livre au passionnant mystère, il éprouvait même le sentiment de lire précisément le même livre que Mme Tobler, dont le front, qu’il observait attentivement, paraissait curieusement lui transmettre et lui expliquer le contenu. »

Maurice et Léa se regardèrent, le temps de se rappeler l’un l’autre (ou de vérifier leur réalité concrète), — avant de poursuivre mezza voce jusqu’à :
— « Une fois arrivé sur la route, Joseph s’arrêta, tira de sa poche un petit cigare de Tobler, l’alluma et se retourna une dernière fois vers la maison. Il la salua en pensée, puis ils repartirent. »