« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11

31, 57, 60 et l’infini

— « Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres. »

Il était écrit que Léa en vînt à lire à Maurice La Bibliothèque de Babel puisque cette nouvelle figurait dans leur propre bibliothèque — comme quoi le fini contient l’infini — bien que le volume de Fictions fût coincé entre un livre de cuisine frioulanne préfacé par Pier Paolo Pasolini et la reliure n°60 du magazine Spirou de l’année 1957 (avec la première apparition impromptue de Gaston Lagaffe qui s’était mis sur son trente et un pour l’occasion, et où on prend Le Nid du Marsupilami en chemin).
— « Je le répète : il suffit qu’un livre soit concevable pour qu’il existe. Ce qui est impossible est seul exclu. »
La Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits ne lutte pas dans la même catégorie ; il serait vain de se frotter à Borges sur son terrain (démesuré, celui de Dieu). Maurice ne conçoit pas que cette totalité puisse comprendre des livres qui n’ont pas encore été écrits. Le projet de Maurice restera un projet, un projet par essence (humain). Une coquille encore vide, à jamais.
D’ailleurs, parfois, cette coquille apparaît à Maurice bien petite pour accueillir un si grand vide. Mais elle est si belle, plus encore quand elle disparaît sous la neige.

La Vallée des Dieux

Ces derniers temps, Maurice lave les vitrines de la zone d’activité commerciale La Vallée des Dieux. L’amplitude du geste lui plaît, les éphémères traces savonneuses comme les reflets obtenus le confortent dans ses pensées qu’il croit lire sur ces écrans.
— « Vue de près, la propriété de Triste-le-Roy abondait en symétries inutiles et répétitions maniaques : à une Diane glaciale dans une niche sombre correspondait une autre Diane dans une seconde niche ; un balcon se reflétait dans un autre balcon ; un perron double s’ouvrait en une double balustrade. Un Hermès à deux faces projetait une ombre monstrueuse. »

Hier, Léa avait lu gaiement cette sinistre affaire de meurtres en série géométrique.
— « Il monta par les escaliers poussiéreux à des antichambres circulaires ; il se multiplia à l’infini dans des miroirs opposés ; il se fatigua à ouvrir et à entrouvrir des fenêtres qui lui révélaient, au-dehors, le même jardin désolé, vu de différentes hauteurs et sous différents angles ; à l’intérieur, des meubles couverts de housses jaunes et des lustres emballés dans de la tarlatane. Une chambre à coucher l’arrêta ; dans cette chambre, une seule fleur et une coupe de porcelaine : au premier frôlement, les vieux pétales s’effritèrent. Au second étage, le dernier, la maison lui parut infinie et croissante : La maison n’est pas si grande, pensa-t-il. Elle est agrandie par la pénombre, la symétrie, les miroirs, l’âge, mon dépaysement, la solitude. »