« Une ligne entraîne l’autre, toujours… je dessine quelque chose qui me donne subitement l’idée de dessiner quelque chose d’autre qui me donne aussitôt l’envie de dessiner, etc. Voyez-vous, je dessine, puis je réfléchis. Pour moi, c’est une activité littéraire, morale. »
Saul Steinberg
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11.3.11

Route Richard Cœur de Lion

— « Qu’un individu veuille évoquer chez un autre individu des souvenirs qui n’appartiennent qu’à un troisième, voilà un paradoxe évident. Réaliser en toute tranquillité d’esprit un tel paradoxe, c’est l’innocent objet de toute biographie. Je crois aussi qu’avoir connu Carriego ne diminue en rien, dans ce cas particulier, la difficulté du propos. J’ai des souvenirs de Carriego : souvenirs de souvenirs d’autres souvenirs, dont les minimes déviations originales ont dû insensiblement s’accroître, à chaque nouvelle étape. Je sais qu’ils conservent la saveur idiosyncrasique liée au nom de Carriego et qui nous permet d’identifier un visage dans la foule. »

Est-ce à dire que son Richard Cœur de lion a du plomb dans l’aile ? Léa veut-elle transmettre un message à Maurice ? A-t-elle un plan ? En tout cas, Maurice le prend pour lui. Bien qu’il sache Léa bienveillante — ne vit-elle pas chez lui un danseur exceptionnel —, il n’en craint pas moins d’être désarçonné. Il interroge cette lecture, plus que les précédentes encore (à tout le moins depuis W. G. Sebald se rappelant Stendhal), sous tous les angles et dans tous les sens. Il pense aussi à son frère, à savoir comment il se souvient d’Alain et ce dont il se souvient, maintenant qu’il l’a revu deux fois dans le temps présent.
Là-dessus passe la vertueuse promenade du dimanche.
Et le lundi Maurice aura oublié — d’autant plus après la séance de midi et quart.
Et la route de Richard Cœur de lion, quoique tourmentée et parsemée de chausse-trapes, sera dégagée.

Jusqu’à samedi.

31, 57, 60 et l’infini

— « Une autre superstition de ces âges est arrivée jusqu’à nous : celle de l’Homme du Livre. Sur quelque étagère de quelque hexagone, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres. »

Il était écrit que Léa en vînt à lire à Maurice La Bibliothèque de Babel puisque cette nouvelle figurait dans leur propre bibliothèque — comme quoi le fini contient l’infini — bien que le volume de Fictions fût coincé entre un livre de cuisine frioulanne préfacé par Pier Paolo Pasolini et la reliure n°60 du magazine Spirou de l’année 1957 (avec la première apparition impromptue de Gaston Lagaffe qui s’était mis sur son trente et un pour l’occasion, et où on prend Le Nid du Marsupilami en chemin).
— « Je le répète : il suffit qu’un livre soit concevable pour qu’il existe. Ce qui est impossible est seul exclu. »
La Bibliothèque des livres qui n’ont pas encore été écrits ne lutte pas dans la même catégorie ; il serait vain de se frotter à Borges sur son terrain (démesuré, celui de Dieu). Maurice ne conçoit pas que cette totalité puisse comprendre des livres qui n’ont pas encore été écrits. Le projet de Maurice restera un projet, un projet par essence (humain). Une coquille encore vide, à jamais.
D’ailleurs, parfois, cette coquille apparaît à Maurice bien petite pour accueillir un si grand vide. Mais elle est si belle, plus encore quand elle disparaît sous la neige.